LA FEMME COMME CHAMP DE BATAILLE


MATEI VISNIEC

 

PUBLIC CONCERNÉ

DE LA 3ÈME À LA TERMINALE



DURÉE DU SPECTACLE

1h15



DÉBAT AVEC UN HISTORIEN

ET UNE MILITANTE FÉMINISTE

OU AVEC UNE ONG PARTENAIRE

40 mn



INTERPRÉTATION

Audrey LANGE

Lucilla SEBASTIANI



MISE EN SCÈNE

Lucilla SEBASTIANI



CRÉATION

SAISON 2017/2018

PISTES PÉDAGOGIQUES


  1. Le massacre de Srebrenica : prémices d’une forme d’islamophobie


  1. La montée nationaliste


  1. La destruction des communautés


  1. Le nihilisme de l’histoire


  1. La guerre en ex-Yougoslavie : regard de la communauté européenne


  1. Le droit à la différence, acceptation de l’autre


  1. Le viol des femmes, arme de guerre


  1. Le rôle et la place des femmes dans les guerres


  1. Le droit des femmes


  1. La parole, outil de guérison

TARIF :


990 € jusqu’à 100 élèves

puis 8 € /élève supplémentaire


Débat offert


Déplacement offert en Île de France

NOTE D’INTENTION



Jeu, Je


Montée en puissance. Creusement psychologique. Effusion finale de paroles.

Tels pourraient être les trois enjeux majeurs de ce texte fort, si fort qu'il dépasse de beaucoup son contexte historique et géographique - le sort des femmes violées par les soldats durant l'éclatement violent de la Yougoslavie. Trois enjeux liés, collés, soudés, qui ne font qu'un avec l'histoire, avec l'Histoire, avec le théâtre, avec notre condition humaine.


Une question se pose dès lors que l'on a fini la lecture de ce texte : comment passe-t-on de ce silence initial, si problématique au théâtre, à ce déchaînement verbal dans cette terrifiante avant-dernière scène ?


Alchimie théâtrale : libération de la parole. Libération du Je par le jeu.


Ce qui est fascinant dans ce texte, c'est qu'il est au croisement entre Aristote, Freud et la guerre de Bosnie. Le problème que se pose Kate face au mutisme de Dorra pendant toute la pièce est à la fois un problème historique, psychanalytique, et théâtral : comment faire surgir une parole vraie, une parole qui sorte des banalités - une parole qui libère l'intérieur en l'expulsant vers l'extérieur ?


Et Kate, psychanalyste et comédienne, trouve la solution dans l'artifice le plus complet : le jeu théâtral.


Seule la parole peut libérer la parole. C'est ce que fait Kate, qui jamais n'a recours aux médicaments et autres drogues. Qu'elle feigne l'amitié avec Dorra ou qu'elle la cherche vraiment, ce qui compte pour elle, c'est le rapprochement avec celle qui se tait, celle dont il faut faire sortir le mal qu'elle a scellé au plus profond d'elle-même. En se livrant à elle, en se plaçant sur le même pied d'égalité, Kate offre à Dorra un réceptacle. Un réceptacle devant nous autres, spectateurs : autres réceptacles d'une parole dure à entendre, mais qu'il faut écouter avec le plus d'attention.


Et Kate multiplie ces artifices psychanalytiques et verbaux pour pousser Dorra à sortir de son silence : elle dit des banalités sur le temps, sur elle, elle la pousse au tutoiement, elle lui fait endosser la voix de toutes les nationalités des Balkans, jusqu'à ce que Dorra se libère et accepte de parler de ce qu'il s'est passé. Tous ces jeux, cette transformation des maux en mots, c'est le théâtre dans son mécanisme le plus pur : endosser une identité fictive pour forcer à écouter ce que l'on ne voulait pas entendre.


Mais le théâtre, ce n'est pas que l'utilisation de masques pour tromper l'autre. C'est accepter de se livrer à l'autre, c'est s'engager, c'est se confier à lui pour qu'il se confie à nous. Kate fait parler Dorra, Dorra fait parler Kate ; dans cette scène des nationalités, ce ne sont pas seulement tous les préjugés des Balkans que l'on écoute, ce sont aussi ceux de nos sociétés occidentales. Finalement, dans cette scène des nationalités, c'est le rapport que l'on a avec l'Autre qui se met en branle : rapport faussé et aveugle quand il est à distance, rapport juste, rapport harmonieux, unisson, quand nous sommes ensemble, quand Dorra et Kate parlent d'une seule et même voix, quand le Je est en jeu.


Et c'est dans cette mise en Je que l'on se libère de soi-même, et par conséquent, des autres. En acceptant finalement de parler, Dorra nous dit, et se dit, ce qui l'empoisonne, et ainsi trouve l'antidote à l'extérieur d'elle-même, en Kate, en nous. Le poison se dilue progressivement dès lors qu'il est expulsé par la parole. Et c'est ici que tous ces jeux psychanalytiques rejoignent la théorie classique de la purgation, de la catharsis. Les personnages se soignent en parlant, en se voyant eux-mêmes de l'extérieur, en se prenant pour objets et en se constituant par l'entremise de l'Autre comme sujets de leurs propres actes, après le traumatisme qui les avait détruits.


Et, finalement, en voyant l'abcès du silence, du non-dit, du tabou, crever face aux assauts verbaux d'une Dorra qui se libère sous nos yeux, nous nous libérons nous-mêmes de toutes les images clichées que l'on peut avoir de la guerre pour voir celles qui sont intérieures, celles que l'on tait, par peur de nous faire peur. On voit l'homme sous le voile de la souffrance, on voit le courage se dresser sous les draps du silence. On voit que chacun peut aider autrui et s'aider soi-même.


Au théâtre, on apprend à exister.


Acteurs ou spectateurs, on se met en Je quand on entre dans le jeu.




Lucilla SEBASTIANI